Récits individuels - - Deux bonheurs

Lundi 20 août à 20h au vendredi 24 août 2007 à 4h, Paris-Brest-Paris. La petite plaie que j'avais au bout du tibia depuis quelques jours avant le départ ne s'est évidemment pas améliorée.

Samedi 1er septembre, la plaie n'est pas belle du tout, je ne remets pas ma prothèse, attrape mes deux béquilles, mon fils Vincent me conduit aux urgences de l'hôpital. Soins quotidiens ensuite. Fauteuil, divan, fauteuil, divan... Entre deux béquilles, on ne sait rien faire, rien sinon lire, manger à la table qui vous est dressée, boire le verre qui vous est versé, regarder son épouse tout faire. Et je ne peux pas me plaindre, j'ai assez de forces dans les bras pour ne pas craindre deux ou trois km, je ne suis pas rivé au siège comme tant de malheureux.

Jeudi 13 décembre, je suis allégé d'une dizaine de cm au tibia ce qui corrigera l'amputation de 1974 qui ne laissait aucun coussin sous l'os. Opération dont je me doutais depuis au moins cinq ou six ans.

Lundi 4 février 2008 vers 10h, enfin j'ai ma nouvelle prothèse à l'essai, enfin je peux me déplacer michel_cordier250207.jpgles mains libres, enfin je peux marcher. Après-midi, un enfant qui reçoit son jouet à la St-Nicolas ne peut pas être plus heureux que moi qui roule sur mon vélo de ville. Kain-Tournai, cinq km aller, cinq retour. Quel bonheur de pédaler. Mais 500m à pied, c'est long, fort long, avec des haltes, la chienne de 18 mois doit être patiente, toute étonnée de ne plus côtoyer mes béquilles, elle qui ne m'a jamais connu sur deux jambes.

Mardi 5 au dimanche 10 février 2008, j'ai profité du beau temps pour marcher un peu chaque matin et rouler après-midi, un peu plus de vélo chaque jour, la marche un rien plus facile. Dimanche un quart d'heure à pied, pas même 1.000m, dire que je marchais avec plaisir douze km en juillet encore. Puis un bon 25km à vélo avec les 99m du col de la Croix Jubaru en prime. Sous le doux soleil de l'après-midi, une demi-heure de marche avec ma femme et Siska notre berger allemand à qui je peux enfin apprendre à marcher au pied.

Lundi 11 février 2008, le prothésiste à Bruxelles m'a rassuré, non il ne va pas me priver de ma prothèse toute une semaine pour la rendre plus esthétique (et moins troueuse de chaussette). Je pourrai encore marcher et rouler, sans interruption d'une semaine, youpi !

Le soleil luit toujours après-midi pour un nouveau bonheur. Je descend mon vélo cyclo du plafond où il est accroché depuis le 25 août, depuis les 1230km de Paris-Brest. Un chiffon pour dégager le plus gros de la saleté, tiens, la chaîne n'est pas rouillée malgré toute l'eau de la Bretagne et du Perche ? J'avais dû mettre un peu d'huile avant de le monter ! Un coup de pompe aux pneus, le porte-bagage arrière retiré, ah c'est ça le bruit qu'il faisait, la patte droite n'était plus vissée! La sacoche replacée sous la selle, la guidonite ne tient plus, tant pis, m'en fous, vais rouler, poserai les mains aux cocottes.

Cuissard, maillot, veste, mon équipement Audax de Tournai, depuis cinq mois. Les chaussures cyclo. La porte du garage refermée, je suis parti, je roule, je pédale cyclo, je revis, le bonheur.

Un peu de vent, dans quelle direction? M'en fous, vais rouler! La sacoche, dedans y a t'il des chambres à air de secours, des minutes? M'en fous, les pneus étaient neufs au départ à Paris, m'en fous, vais rouler! Le gros rhume, le nez bouché, le mal de gorge? M'en fous, vais rouler!

Mais oui, le coup de pédale, j'en ai encore un! La cadence, mais oui elle revient alors que sur le vélo ville je n'y arrivais pas. Trente km à bonne allure sans faiblir, enfin presque, enfin en oubliant la côte de St-Maur sur la fin. Et j'ai eu chaud, et j'ai transpiré.

Mon Dieu, qu'on est bien sur son vélo! Mon Dieu, quel bonheur de ne plus être infirme.

Michel CORDIER - 11 février 2008.


Date de création : 12/02/2008 @ 22:13
Dernière modification : 29/10/2013 @ 19:09
Catégorie : Récits individuels
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